Mardi 5 janvier 2010 2 05 /01 /2010 08:00
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Souvent, je me suis dit que j'aurais dû rester, mettre Flore dans les bras de la dame, lui parler encore.... Mais sur le moment, je n'ai pensé à rien. Tout cela était bien trop compliqué pour moi. Cette dame était atteinte d'une maladie grave, sans doute irréversible. Des gens très compétents prenaient soin d'elle, des médecins-spécialistes la voyaient quotidiennement. J'étais quoi, moi ? Une passante qui avait vécu un moment très fort. Je me suis retournée en passant la porte. L'infirmière était en train d'aider la dame à se lever. Elle semblait à bout de force. J'ai eu peur. Et si je lui avais fait du mal ? Et si à cause moi, son état empirait encore ? J'étais mal. Mais l'infirmière m'a souri, pour la première fois. C'est la dernière image que j'ai gardé de cette scène douloureuse. Le lendemain, j'ai téléphoné à la maison de retraite pour avoir des nouvelles de la dame. On m'a dit qu'elle se portait bien, aussi bien qu'hier et que demain, serait un autre jour...


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Les bruits de la ville, les klaxons m'ont rapidement ramené à la réalité. Ma réalité, c'est que j'avais très faim. Je n'avais rien mangé depuis ce matin et il était presque 16 h. Vite, un petit pain au chocolat ou une brioche. Rejoindre la grande maison et ramener les poupées avec moi.
C'est vrai, la dame ne m'avait pas donné son accord. Elle ne le pouvait pas. Mais dans toute cette émotion, un sentiment avait fait son chemin. Et si moi, je n'en étais pas sortie indemne, la petite voix non plus. Alors que le mot "payer" se cognait partout dans ma tête, comme une chauve-souris, j'ai entendu la petite voix : "Je crois qu'elle t'a confié ses poupées. Tu ne peux pas la trahir. Tu n'en as pas le droit. C'est toi qui est allée vers elle..." J'ai pensé à mon mari, à mon livret de caisse d'épargne. C'est sûr, il faudrait que j'affronte tout cela dès ce soir....


Mes jambes et mon cerveau fonctionnaient à la même vitesse. Mes pieds avaient hâte de retrouver la grande maison avec les poupées, de remonter dans la voiture et de rentrer à la maison. J'avais besoin de retrouver mes enfants et ma maison. Mon cerveau, lui était en ébullition. A chaque pas, une espèce de colère montait en moi contre la fille. J'estimais qu'elle ne s'occupait pas bien de sa Maman, qu'elle n'avait pas le droit de vendre les poupées. J'étais aveuglée par une colère sourde et violente, un orage très noir. Et puis, je me suis mise à pleurer, à pleurer très fort. Trop d'émotions. Ces larmes me faisaient mal car j'essayais de les contenir. J'étais dans la rue, il y avait du monde. Cela faisait du bruit et je marchais de travers. J'ai avisé un petit square et je me suis assise par terre derrière un banc.


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J'étais cachée. Lorsque mes larmes ont arrêté de couler et que j'ai repris conscience que j'avais un corps, que j'étais vivante, que j'aimais mes enfants, que j'étais heureuse, j'ai entendu la petite voix, cette petite voix, toujours la même. Nous avons tous une petite voix qui s'occupe de nous et qui nous dérange... souvent. La mienne est insolente, moqueuse et a souvent tendance à me renvoyer mes erreurs à travers la figure. Elle ne m'épargne pas ou peu. Mais c'est une complice indispensable. Nous sommes unies pour la vie. Je lui dois beaucoup, mais ne le lui dites pas !

La petite voix me dit "ça y est, c'est fini ce gros chagrin ?". La petite voix avait une drôle de voix, presque tendre... Elle continue : "ne te mets pas dans des états pareils, cela ne sert à rien" - "oui, je sais, si c'est pour me dire cela, ce n'est pas la peine !" - " du calme, ce n'est pas de ma faute si tu es en colère. Je comprends ta colère, mais elle n'a pas lieu d'être. Pourquoi te fâcher contre une femme dont tu ne sais rien à cause d'une autre femme dont tu ne connais rien non plus. Tu imagines des choses à cause de ce que tu as vécu aujourd'hui. Tu n'as pas le droit de juger, de condamner l'une et de plaindre l'autre. Tu ne sais rien de leur vie, de la vie de maman de l'une et de la vie d'enfant de l'autre. A cause de la terrible maladie de la vieille dame et à cause de la conduite que tu as jugée choquante de sa fille, tu as quitté ta place et tu en as prise une autre qui n'est pas la tienne. Tu as voulu être juge. Tu n'en as ni le droit, ni les compétences. Il faut que tu acceptes la situation comme elle est. Cela n'est pas de ton ressort. Certes, il y a injustice : pourquoi cette maladie de m..., pourquoi sacrifier les poupées ? Mais tu ne peux rien ou presque rien changer. Oublie ta colère, cesse de juger et regarde les choses positives de cette journée pas comme les autres.
Dans le cas contraire, tu ne t'en sortiras pas et tu risques de faire (encore !) des bêtises. Je ne pourrai peut-être plus t'aider...


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Comme on dit souvent, après la pluie, le beau temps. Je me suis ramassée comme j'ai pu et j'ai rejoint la grande maison, un peu plus légère. Mon absence n'avait en fait duré qu'une heure environ, un moment d'éternité de 60 minutes ! "Mon amie" était quelque part dans la maison. Depuis le jardin, je l'entendais parler à quelqu'un. J'ai sonné et j'ai crié "c'est moi". C'est moi, c'est idiot. Elle me connaît à peine. J'ai rajouté "la dame pour les poupées Corolle"- "ha oui, entrez. J'arrive" - "Ne vous dérangez pas, je vais préparer la voiture pour emmener les poupées". Vous êtes témoins, j'étais très polie ! Dans la voiture j'ai une brosse à vêtements à cause des poils de mes chiens. J'ai donc brossé et brossé encore les sièges afin d'accueillir dignement mes princesses. Mais le résultat n'était pas à la hauteur de mon énergie. J'étais contrariée. La dame est sortie en compagnie d'un monsieur. Il s'agissait de l'architecte, le meilleur de Paris, pas moins. Nous avons échangé un vague bonjour (je n'avais pas le bon look avec mes cheveux en bataille et ma voiture aux portes grands ouvertes !). J'ai demandé "auriez-vous un drap propre ou une couverture à me prêter, je vous le rendrai" - "allez à la cuisine, vous y trouverez des draps blancs neufs destinés à protéger mes meubles durant les travaux. Servez-vous. Je vous l'offre !" - "Royal". J'ai donc pu préparer le carrosse de mes princesses. Puis je suis montée à l'étage et deux par deux, je les ai descendues et mises dans la voiture. J'étais plus inquiète qu'elles ! Quelle grande famille tout-à-coup. Allais-je être "une bonne mère" ? Allaient-elles s'habituer à moi, à leur nouvelle vie ? Voila que je me mettais à dire des bêtises, la santé revenait ! Des bêtises, des bêtises, pas vraiment. Nous parlons toutes à nos poupées, nous savons toutes qu'elles ont ce petit supplément d'âme...



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Puis, j'ai pensé à mon mari qui savait très bien où j'étais et ce que j'y faisais. Le matin, avant de partir, il m'avait dit : "pas plus de 100, hein !". J'avais obéi, il n'y en avait que 22 !

Je suis remontée une dernière fois dans cette chambre aux poupées et je me suis assise sur une petite chaise vide et j'ai regardé autour de moi. Les autres poupées me souriaient, bienveillantes. "Qu'allez-vous devenir ? J'espère que vous trouverez une gentille Maman ?? " - "Vous les aimez vraiment, comme Mère les aimait !" La dame, la fille se tenait dans l'encadrement de la porte. Je ne l'avais pas entendu arriver. Je ne sais pas pourquoi j'ai dit "entrez donc" - "Non, je n'ai pas le droit. Mère me l'avait interdit lorsque j'étais petite. Je ne suis jamais entrée dans cette chambre" - "Entrez, s'il vous plait. Votre mère m'a dit aujourd'hui qu'elle souhaitait vous voir entrer dans cette pièce" (cette phrase est sortie toute seule, comme une main tendue) - "vous l'avez donc vue. Vous avez pleuré vous aussi, cela se voit. C'est triste, n'est-ce-pas ? Mère était une femme très forte, fille de militaire. C'est terrible de la voir ainsi. Cela va bientôt faire deux ans. Elle me manque beaucoup..."

Moment de grâce éphémère car elle s'est ressaisie immédiatement. Elle a tourné les talons en disant "je vous attends en bas !"
Je crois que toutes les poupées m'ont fait un signe de la main.




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Je l'ai rejointe dans l'entrée, j'ai fait mon chèque, nous nous sommes serrées la main (la mienne tremblait un peu) et je suis repartie, mais pas comme j'étais venue ! Je repartais avec 22 petites filles confortablement installées à l'arrière de la voiture, des petites chaises, des catalogues et surtout, surtout une nouvelle expérience qui m'avait permis de grandir un peu dans la sagesse et l'aventure humaine. La petite voix ne dormait pas, elle souriait......


Je suis arrivée à la maison, un peu fatiguée. J'ai rangé la voiture dans le garage et j'ai fermé la porte. J'ai "récupéré" mes petits qui, heureusement avaient pris leur bain et mangé. (Merci Isabelle chérie). Je les ai couchés et attendu mon mari.


Alors ?
Alors voila, ai-je répondu en le poussant doucement vers la porte du garage. J'ai allumé la lumière, soulevé le drap blanc qui était replié et il a vu.... 22 petits visages souriants !
Waouh, c'est impressionnant !!
Tu es heureuse ? Oui !
Tu as des choses à me raconter ? Oui !
Tu veux que je t'aide à les monter ? Oui !
Tu me fais confiance ? Hé, elles ne sont pas en porcelaine, mes Corolle !





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Quelques mois après, un matin, j'ai trouvé une poupée qui n'était pas à sa place. La place était vide et la poupée était posée sur un meuble.
J'ai demandé à mes enfants s'ils avaient déplacé cette poupée. Non.
Je l'ai remise à sa place et puis je n'y ai plus pensé.
Le soir, en rentrant, mon mari me dit "ce matin, j'ai trouvé une poupée par terre. Elle a dû glisser. Heureusement, qu'elle n'était pas en porcelaine !"

C'était quand même bizarre cette histoire ? Pourquoi cette poupée avait-elle glissé ?
Cela m'a perturbé pendant plusieurs jours.
J'ai vérifié la position de chaque poupée, j'ai caressé leurs petites joues roses, j'ai glissé mes doigts dans leurs anglaises, j'ai remis l.... et j'ai pensé à la chambre aux poupées.
J'ai téléphoné à la dame. Elle ne se souvenait plus de moi, j'ai insisté... les poupées Corolle... la mémoire lui est revenue. Je n'ai pas eu besoin de lui poser la question : "Maman est morte au début du mois... d'une crise cardiaque.
J'ai surtout entendu un mot... MAMAN. Cela m'a fait chaud au coeur !


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Merci Emelbay pour cette très belle histoire !


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Par Mifaon - Publié dans : Reportages - Communauté : poupées
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  « Je reste convaincue que Corolle et toutes les poupées ont une âme, celle que les enfants leur donnent en les aimant tendrement. »
Catherine Refabert
Ils sont nés dans les ateliers Corolle entre le début des années 80 et la fin des années 90. Avec leur petits airs tendres ou malicieux ils font chavirer le cœur des petites filles et des plus grandes. Je vous invite dans l’univers de ces jolis poupons...

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