Voici l'émouvant récit d’une amie de forum,
collectionneuse de poupées Corolle, les photos qui illustrent cet article sont également de l’auteur…
Je voudrais vous raconter une histoire qui m'est arrivée il y a une dizaine d'années.
Une amie, collectionneuse de poupées Modes et Travaux, m'avait mis en relation avec une personne qui cherchait à vendre des poupées Corolle. Au téléphone, cette dernière m'expliquait que sa Maman
était une grande collectionneuse de poupées, notamment très anciennes de marque Bru, Jumeau, S.FB.J..., mais aussi Bella, Raynal et Corolle. Elle souhaitait se séparer de toutes ces poupées pour
lesquelles elle n'avait aucun intérêt afin de pouvoir faire des travaux dans la maison de sa mère et s'y installer définitivement.
Après avoir demandé à une amie de s'occuper de mes enfants, cette dame et moi prenons rendez-vous pour la semaine d'après. Elle habitait à une cinquantaine de kilomètres de chez moi.
Alors que j'écoutais d'une oreille distraite, ce que la dame me racontait : elle attendait la visite d'un architecte, que ma voiture (un Espace) était tout-à-fait adaptée au transport des
poupées, qu'elle ne pourrait pas m'aider à les porter car elle ne voulait pas froisser sa jupe (!!!)....., je marchais parmi les poupées, caressant une joue rose, glissant mes doigts dans une
anglaise, rectifiant le mouvement d'une robe, soufflant la poussière d'un petit chapeau en paille.
Mais quelque chose me gênait. Cette magnifique maison, si propre et qui semblait habitée. Il y régnait une drôle
d'ambiance. Je sentais quelque chose d'impalpable, comme une ombre, mais aussi quelque chose de profondément humain, comme une présence bienveillante. Je ne me suis pas retournée lorsque j'ai
posé la question. Dans mes bras, je tenais une très belle poupée Corolle, Flore jasmin. Je ne sais pas pourquoi, mais je la tenais très serrée, mon nez presque dans ses cheveux. Je l'avais
délicatement prise sur sa petite chaise en bois, comme pour me rassurer. La dame, quant à elle, était toujours sur le pas de la porte. Elle n'était pas entrée et continuait à me parler des
travaux qu'elle comptait entreprendre dans cette maison afin d'y recevoir ses amis du MONDE ENTIER et accessoirement ses enfants. J'avoue que je m'en fichais complètement de ses histoires. Sans
attendre qu'elle se taise (je pense qu'il aurait fallu attendre longtemps !), j'ai dis d'une voix hésitante, mais claire : "votre Maman, cela fait combien de temps qu'elle est mo..., décédée
?"
(J'ai acheté... 22 poupées Corolle en une fois et récupéré dans la poubelle du jardin (le jardinier devait y mettre le feu !) beaucoup de catalogues, des paires de chaussures et quelques boites. Je vois encore la tête de la dame horrifiée qui me regardait en train de fouiller avec beaucoup de soin et d'attention sa poubelle. A ce moment, elle a dû se dire que nous n'étions VRAIMENT PAS, MAIS VRAIMENT PAS DU MEME MONDE ! Elle avait complètement raison. Mais d'abord, cela m'importait peu et ensuite, chacune dans son monde, laquelle des deux était la plus heureuse ? Vous pensez comme moi, n'est ce pas ??)
Et là, elle pousse un cri et me dit : "Mais Mère n'est pas morte, loin s'en faut". J'étais très gênée, mais soulagée. La Maman était peut-être dans la maison, j'allais pouvoir lui parler de ses
poupées. Génial !
Avant de pouvoir m'excuser de ma question maladroite, elle me raconte que sa maman est atteinte d'une forme très sévère de la maladie d'Alzheimer, qu'il y a peu, elle vivait encore dans sa
maison, avec plusieurs infirmières qui s'occupaient d'elle, à tour de rôle, la journée comme la nuit. Mais son état ayant brutalement empiré, elle était devenue dangereuse pour elle-même et les
autres. GRAND SILENCE de ma part. Difficile de répondre rapidement à ce genre de récit. Mais au demeurant, je n'avais pas vraiment besoin de parler car l'autre continuait à me raconter qu'elle
était la seule héritière de cette maison et de la fortune de ses parents, que les papiers chez le Notaire étaient signés depuis le décès, il y avait dix de son père, et bla bla bla et bla bla
bla....... Je vais vers elle pour voir son visage de près, pour essayer de mieux comprendre et je lui dis : "où se trouve votre Mère aujourd'hui ? "
Elle me répond :- "Dans une maison de retraite médicalisée à deux pas d'ici. - A deux pas d'ici ? Je vais aller la voir !" Qui a dit cela ? Mais c'est moi ! Et de nouveau la petite voix
qui me murmure : "Mais t'es fêlée du bocal, toi, aujourd’hui ? T'as vu l'heure ? Et puis, tu ne la connais même pas, cette dame ! - Oui et alors ? Aide-moi au lieu de m'embêter !".
J'ai chaud. Je tripote nerveusement mon gilet que j'ai posé sur mes genoux. Je ramène mon sac vers moi. Il n'est pas fermé car il est trop rempli. FLORE, mais bien sûr, FLORE, aide-moi ! Tout doucement, je me suis agenouillée devant la dame pour atteindre ses yeux. FLORE a rempli l'espace vide qu'elle avait devant elle. La dame n'a pas bougé. L'infirmière non plus. Mais j'ai entendu une voix qui disait : "C'est une poupée Corolle, c'est Flore, ma Flore. Aimez-vous les poupées ? - Oui, j'aime les poupées (presque dans un soupir tellement j'avais peur que la voix ne s'éteigne) - J'ai une très belle collection de poupées. Venez, je vais vous la montrer et ensuite nous boirons le thé". La dame s'est levée, simplement et s'est dirigée vers la maison. Arrivée dans l'entrée, elle s'est assise sur une chaise. La visite était terminée. L'infirmière m'a demandé si j'étais de la famille. J'ai dit oui et je suis partie, complètement bouleversée.